La Lettre de VERITAS N° 190  -  Extrait de la Page 08/09 et 10

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À l’approche de ce jour de mars, je me sens envahi non de nostalgie, non de lamentation mais de rage. La rage de constater que plus de cinquante ans après le drame d’Alger, pour la Métropole et pour des « élus »  de la République si peu républicains ou si peu orgueilleux de l’être, il y a toujours une chape de plomb qui étouffe la vérité de cette journée du sang des innocents.

Il faisait beau ce jour là. Je venais de terminer mon service militaire et je n’étais pas encore « pris » dans cette ambiance algéroise de patriotisme exacerbé et de crainte du lendemain. D’ailleurs, j’avais du mal à retrouver ma ville, Alger, quittée en 1959 pour l’armée. À cette époque là, c’est chez Claude G..., un ami partant lui aussi pour le service militaire, que nous avions bu la veille de notre incorporation une coupe de champagne.

Nous étions quelques amis et jamais nous n’avons pensé que quasiment trente mois plus tard l’Algérie et notre ville seraient à ce point transformées : patriotes encore, mais angoissées de ne pas deviner un horizon clair et un futur serein. Je n’étais donc pas présent le 26 mars 1962 à cette impressionnante et silencieuse manifestation qui lentement descendait du Plateau des Glières vers un objectif bien défini, Bab el-Oued, ce quartier populaire encerclé et tenu sous la menace de la gendarmerie et de l’armée parce qu’il était français à part entière.

Il y avait du monde, plein de monde ce jour là. Sous la pression courtoise du cortège, les troupes militaires qui coupaient la ville en deux se laissaient déborder. Une foule sans arme mais avec la conviction de son bon droit avançait lentement mais déjà certains militaires s’alarmaient et s’inquiétaient... paniquaient. Devaient-ils refuser ce passage, obéir aux ordres ?

Puis ce fut la fusillade !

Dans la foule il y avait mon frère René avec quelques copains. Ils échappèrent au massacre lorsque l’un d’entre eux entendit les culasses des armes des militaires claquer... et poussa ses amis à se retrancher dans l’entrée d’un immeuble... Ils ont eu la vie sauve ce 26 mars. Par contre un oncle, Marcel, imprégné de cet esprit « Algérie française » et présent parmi d’autres, a-t-il entendu les soldats, anciens fellagas repentis mais en uniformes de l’armée française pointer leurs armes sur la foule et le fusil mitrailleur tonner ?

Qui sait quelle fut sa dernière pensée sur ce monde en folie, sur ce destin qui s’achevait sous les balles françaises ? Il a perdu la vie, assassiné ! Une blessure au crâne, d’autres au niveau du ventre ! À son enterrement, il sera accompagné des athlètes du « Ralliement de Mustapha », ces jeunes sportifs qu’il avait escortés dans les années 50 en France pour glaner des victoires sur les stades de France.

Ils porteront son cercueil sur leurs épaules pour l’enterrer au cimetière du boulevard BRU, puis aideront d’autres parents esseulés à accomplir leurs derniers devoirs sur cette terre française. C’était, m’a-t-on rapporté, un cimetière déserté par les fossoyeurs arabes, absents par crainte de représailles.

Avec mon père, nous avons rencontré à son domicile ma tante Germaine, l’épouse de Marcel. Elle nous montra le pantalon qu’il portait ce jour d’un espoir pied-noir devenu un jour de tuerie... Sous la ceinture ce n’est pas une balle qui l’avait transpercé, mais une rafale d’arme automatique formant à travers son vêtement plusieurs trous, signe d’un véritable acharnement à tuer. Mon oncle fait ainsi parti de ceux qui sont morts pour une plus grande France toujours non reconnue, mais son nom est inscrit avec d’autres au pied de notre nouvelle « Notre Dame d’Afrique » à Théoules où nous sommes nombreux à nous retrouver une fois l’an, pour une cérémonie du souvenir.

Il y avait un autre parent dans cette cohue pacifique, Nicolas... Je crois que c’est lui Je crois que c’est lui que l’on entend sous les colonnes de la Grande poste criant : « Halte au feu ! ». Il cria avec d’autres personnes effrayées, désespérées, ces trois mots tellement de fois ! Cet oncle est le frère de Léonide Olivier Sportiello, cette cantatrice tellement adulée dans divers pays d’Europe et qui chanta une Marseillaise au balcon du G.G. lors des événements de 1958.

Plus tard, des années plus tard, Gilbert, un cousin Puig encore, me raconta un épisode de cette tragédie. Une partie des manifestants avait débordé un barrage rue d’Isly jusqu’en face de l’Opéra, puis la marche devînt un drame ! Des hélicoptères survolèrent la foule et bombardèrent le défilé de grenades déversant des gaz asphyxiants qui provoquèrent des troubles de la vision et des maux intestinaux effroyables. Il s’en est sorti ce jour là Gilbert, mais en me racontant cet épisode d’un massacre autorisé par le gouvernement gaulliste et parrainé par le Rocher noir, il y avait toujours de l’émotion dans sa voix.

Lorsque la mitraille a éclaté ce 26 mars 62, je me suis rendu compte que je n’étais pas avec mon frère, ni ma famille, ni mes amis... Militaire depuis 1959, civil en février 1962, j’avais manqué les barricades, le Putsch des généraux et je n’étais pas encore imprégné du pli « civil ». De la fenêtre du bâtiment où je me trouvais, je devinai le massacre, le carnage : les hélicoptères assassins au dessus d’Alger, le bruit terrible des balles abattant froidement un peuple innocent, tandis que montait dans le ciel cette odeur de poudre criminelle.

Je suis aussi vite que possible descendu vers le centre ville. Trop tard pour aider les blessés, emporter les morts au milieu des rues, mais il restait des plaques de sang au sol et au loin le hurlement des sirènes des ambulances persistait...

Au Plateau des Glières j’étais presque seul, avec autour de moi cette impression de tragédie et ce sentiment d’impuissance à comprendre pourquoi tant de sang avait coulé. À ce moment là, j’ai voulu observer de plus près ceux qui avaient abattu de sang froid des hommes et des femmes fiers d’être français... Ils étaient toute une section. Des musulmans en uniformes de l’armée française, l’arme au poing et sur leurs casques il y avait ce sigle néfaste qui mettait en évidence ce rôle d’exécuteur qui avait été le leur, le  « IV » de la wilaya de l’algérois.

J’ai poursuivi mon chemin et je suis descendu vers le Maurétania... Du sang couvrait un trottoir dans ce quartier pourtant excentré par rapport au centre ville. Cela faisait une tâche horrible au pied d’un arbre près d’une chaussure de femme. Juste en face, barrant la descente au port, des CRS en armes... Qui avait tiré sur une foule qui se dispersait à cet endroit sinon eux, ces hommes en uniformes bleus ? À partir de là, j’ai souhaité comprendre pourquoi cette hargne, cette rage de la Métropole contre son peuple : je n’ai deviné que l’orgueil obtus, stupide d’un général qui depuis Paris souhaitait irrémédiablement notre fin par tous les moyens possibles.

Depuis ce temps ancien, le 26 mars que nous portons dans notre cœur se trouve toujours étouffé, étrillé, escamoté par le monde politique parisien, de droite ou de gauche, et c’est l’armée française remaniée après le Putsch des généraux et aux ordres du pouvoir qui tira !   ... /...

 

Robert Puig

 

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